Cet article a pour but de préciser l’usage des lettres capitales et majuscules en français, comme promis dans l’article sur la Journée mondiale de la traduction. Tout d’abord, quelle différence fait-on entre majuscule et capitale?

Il s’agit d’une différence dans la fonction de la lettre. L’usage de la majuscule est régi par les règles de l’orthographe, qui varient donc d’un pays ou d’une langue[1] à l’autre. La capitale, elle, est un choix typographique; son usage n’est donc régi que par des décisions particulières propres à l’éditeur.

Historiquement, la majuscule a toujours existé dans les langues ayant une écriture bicamérale (une langue distinguant les «minuscules» et «majuscules», pour faire simple), mais la capitale n’est apparue qu’avec l’imprimerie en Europe (XVe-XVIe, pour ceux qui n’aurait pas suivi le cours d’histoire[2]). Les caractères pour ces lettres (majuscules et capitales) se trouvaient dans le haut de la casse, d’où l’expression «haut-de-casse» (et, par opposition, «bas-de-casse» pour les minuscules).

Casse d'imprimeur

Casse d’imprimeur

Usage

On l’a dit, l’usage de la majuscule relève des règles de l’orthographe, l’usage des capitales relève des choix typographiques de l’éditeur. Les règles de l’orthographe varient d’une langue ou d’un pays à l’autre, les choix typographiques peuvent varier, y compris pour un même éditeur.

En français, les règles pour l’utilisation des majuscules sont (malheureusement) méconnues, y compris dans l’administration. Théoriquement, les majuscules devraient être employées :
-en début de phrase;
-en début de nom propre;
-en début du premier mot d’un titre d’œuvre ou d’organisation (or, le Ministère de la Culture et de la Communication est bien une organisation, et on devrait donc écrire «Ministère de la culture et de la communication»);
-en début des deux noms s’il s’agit d’un nom composé (ex : «Pays-Bas»);
-en début d’alinéa (et, a fortiori, de paragraphe);
-en début du premier mot suivant un point, sauf après un point abréviatif;
-en début de phrase citée, sauf si la citation est intégrée dans la phrase;
-en début de mot avec un sens particulier (État, Dieu…).

La majuscule devrait être toujours accentuée et la ligature forme un seul caractère; on doit donc écrire «État», «Ça», ou encore «Œuvre». En ce qui concerne l’accentuation des capitales, là encore il s’agit plus de choix typographiques que de règles. Il serait logique de conserver l’accentuation, comme pour les majuscules; cependant, ce n’est pas toujours le cas. Cela peut mener à des incompréhensions ou des erreurs de sens; par exemple, la phrase «LES AVOCATS SONT JUGES», peut avoir deux sens très différents selon qu’il s’agit de «juges» ou de «jugés». On trouve parfois un accent plat, ou macron, dont l’usage a notamment été défendu par la linguiste Nina Catach au début des années 1990, et qui remplacerait les deux accents (grave et aigu). Force est de constater que cela n’a pas été un grand succès; le macron aujourd’hui reste limité aux transcriptions en alphabet latin de termes étrangers, en particulier pour l’arabe).

Une page écrite en police garamond

Une page écrite en police Garamond

Attention : on trouve (trop) souvent des majuscules employées improprement. En français, on ne met pas de majuscule aux noms de langues (contrairement à l’anglais), ni à l’adjectif de nationalité s’il est bien adjectif et pas substantif. On écrit donc «un marin anglais parle français», mais «un Anglais, marin de profession, parle français».

Résumé : la majuscule est une propriété intrinsèque d’un mot déterminée par les règles de l’orthographe, alors que la capitale est un choix supplémentaire qu’on peut faire.

La typographie est un monde fascinant, quoique difficile d’accès (notamment à cause du vocabulaire extrêmement spécialisé), et on ne saurait que conseiller la lecture de «Le maître de Garamond» (sans majuscule à «maître», quoiqu’en pense Amazon), écrit par Anne Cuneo, ainsi que celle du site «Typographie et civilisation», sans oublier bien sûr l’indispensable et excellent Guide du typographe.

Ce texte a été écrit en police Calibri, à l’exception des majuscules en début d’alinéa, qui sont en police Royal Initialen.

[1]Il est intéressant de noter que, parfois, au sein d’une même langue, plusieurs pays peuvent appliquer différentes règles. C’est par exemple le cas de la France, de la Suisse romande et du Québec en ce qui concerne l’accentuation des capitales.

[2]Il est ici utile de préciser quelques éléments sur l’imprimerie et la typographie. L’imprimerie telle que nous la connaissons a été inventée par Gutenberg dans les années 1450. Elle consiste en un système relativement simple. Des caractères métalliques (des petits cubes de plomb comportant chacun un caractère gravé à l’envers) sont assemblés sur des règles, qui forment chacune une ligne du texte. On encre ensuite les caractères, puis on place une feuille sur les caractères, avant d’utiliser une presse pour appliquer le papier sur le métal. Cependant, il n’a fait là que perfectionner un système bien plus ancien, qu’on fait généralement remonter au VIIe-VIIIe siècle. Auparavant, on se contentait de graver à l’envers une plaque de bois, de l’encrer puis de la presser manuellement sur la page.

Les caractères dans la presse européenne étaient stockés dans un grand casier, que l’on appelle la «casse». Dans celle-ci, les lettres sont rangées en fonction de leur fréquence d’utilisation. En haut de la casse, on trouve les lettres en majuscules (d’où l’expression «haut-de-casse»), et en bas les minuscules (d’où «bas-de-casse»).